« L’histoire bégaie sacrément » : la leçon d’humanité de Lucienne Nayet, fille de déporté juif, au lycée de Kerneuzec (Ouest-France Quimperlé, 9 janvier 2026)

Ouest-France, 9 janvier 2026

Fille de déporté, cachée à sa naissance sous l’Occupation, la
Locquénolésienne (Finistère) Lucienne Nayet, présidente du Réseau
national des musées de la Résistance, est intervenue jeudi 8 janvier
2026 au lycée de Kerneuzec, à Quimperlé (Finistère). Le récit d’une
enfance brisée et d’un appel aux jeunes à ne pas subir et à être vigilants
pour éviter que l’histoire ne se répète.


« Ne baissez jamais la tête. Soyez vigilants et faites attention à ce qui se
passe autour de vous. Surtout réagissez et n’acceptez pas
l’inacceptable, parce que l’insoutenable est peut- être devant vous. »
Ces
quelques mots ont empli jeudi 8 janvier 2026 l’amphithéâtre du lycée de
Kerneuzec à Quimperlé (Finistère) à l’issue d’une poignante leçon de
résilience et d’humanité, dispensée aux cinq classes de terminale.
Déclarée morte-née le 4 août 1941


Le récit de sa vie est d’abord celui d’une enfance brisée. Ses parents,
juifs polonais, émigrent en France en 1930 pour fuir la montée de
l’antisémitisme. Ils s’imaginent à l’abri au Pays des Lumières. Ils ouvrent
une boutique de tailleur à Paris. La grande sœur de Lucienne naît en
1933. Arrive la guerre. Le 15 mai 1941, son père reçoit un billet vert de la
police française. Convoqué comme 4 600 autres juifs étrangers pour une
vérification de papiers, il s’y rend sans crainte, laissant sa femme,
enceinte de Lucienne. C’est pour lui le début de l’enfer. Il ne reviendra
pas, d’abord interné puis déporté en 1942 à Auschwitz.


Lucienne naît le 4 août 1941, à l’hôpital Rothschild. Comme beaucoup
d’enfants juifs, elle est déclarée morte-née par le personnel médical, qui
ainsi la protège en la faisant disparaître des radars. Ce qui scelle de
facto un destin d’apatride, et une vie dans l’illégalité avec des faux
papiers. On la cache à la morgue, avant le départ pour Pouzauges en
Vendée, où son aînée est déjà accueillie dans une famille de fermiers.
Impossible pour la mère et le nourrisson d’y trouver refuge. 

Elles atterrissent dans un logement de 20 m², proposé par le curé du
village. On y est resté quatre ans, avec interdiction de sortir. Il ne fallait
pas faire de bruit, ni pleurer, ni parler, ni courir, ni jouer. Des gens nous
apportaient à manger. Ils étaient des héros de l’ombre, parmi tant
d’autres. Lucienne leur rend hommage. Il faut savoir résister. La France
était aussi un pays courageux, à côté de ceux qui vous dénonçaient pour
un morceau de pain.


Une inlassable passeuse de mémoire
À la Libération, le retour à Paris. La clé n’ouvre plus la porte de
l’appartement familial dans le XI e arrondissement. L’association le
Croissant rouge leur trouve un logement dans le XX e. Trop petit pour
elles trois. La priorité était que ma sœur aille à l’école. J’ai été placée
dans une famille d’accueil. Des gens merveilleux , raconte Lucienne.
Les déportés qui étaient rapatriés arrivaient à l’hôtel Lutetia. L’un d’entre
eux a reconnu mon père sur une photo et a dit qu’il était mort. L’homme
deviendra par la suite son beau-père. En résumé : l’histoire d’une
jeunesse fracassée et d’un profond mal être persistant. Officiellement ni
née, ni déclarée, son admission à l’école n’avait tenu qu’à l’obtention de
faux papiers. J’étais infernale, très turbulente. Elle voulait savoir, posait
beaucoup de questions et se heurtait au silence. Ma mère ne voulait
sans doute pas partager mes souffrances. Elle n’avait qu’un seul désir
que je travaille bien à l’école. Le déclic intervient à sa mort en 1988. J’ai
commencé mes recherches.
Jusqu’à reconstituer peu à peu le fil de son enfance, en se rendant à
Pouzauges, puis en consultant les archives nationales. Recueillir des
témoignages sur l’occupation n’a pas été simple. Les gens ne parlaient
pas beaucoup de cette période. Il a fallu qu’en 1995, Chirac reconnaisse
la responsabilité de la France pour que les bouches s’ouvrent.
Présidente du réseau national des musées de la résistance, Lucienne
Nayet se voit aujourd’hui en passeuse de mémoire. Elle multiplie les
interventions auprès des scolaires et est ainsi intervenue jeudi à
Kerneuzec, à la demande de deux professeures, Lisa Dubeau et Céline
Guillemin. À l’arrivée, deux heures d’échanges, beaucoup de questions
et une charge émotionnelle parfois difficilement contenue. Mais elle
l’assure : Je ne suis pas là pour faire pleurer. Je ne suis pas animée par
la haine ni par la vengeance. J’essaie toujours de comprendre le
pourquoi des choses. L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie
sacrément.

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